Magritte, la Pataphysique et son Collège

Le 4-4 de l'écoulé, entendez 1954, Magritte écrit à N. Arnaud: J'ai reçu votre réponse au 6-4-2 avec le retard causé par l'avance de la position sociale (les postiers, avance se manifestant avec des exigences et menaces de compromettre les fonctionnments si elles ne sont pas satisfaites... Vous trouverez ci-joint un exemplaire du nº spécial de la Carte d’près nature pour voire travail de méditation et un pour le passage de mains en mains du Collège pata, afin de mettre les collégiens dans de bonnes dispositions Pour l’achat. Je voudrais vous demander d’expliquer aux répondants, que leurs réponses étant parvenues trop tard, elles n'ont pas été publiées (si les cerveaux peuvent subir un tel choc), et remercier pour moi, spécialement Jeanne de Valseizestre qui voit grand. Les réponses ont été publiées in Cahiers du Collège de Pataphysique, nº 15, 23 Clinamen 81 (14 avril 1954), p. 79-80.

Sur le flirt, assez bref, de Magritte avec la ’Pataphysique consciente, ou plutôt avec son Collège, on peut citer quelques lettres :

A N. Arnaud, 9 février 1956: J'ai reçu votre charmante revue de propagande pour les sciences du bien-aise... La question que je me pose à propos de la Revue du Collège de Pataphysique, concernerait justement une arrière-pensée d'utilité qui justifierait le travail exigé par des « recherches scientifiques », fussent-elles pataphysiques. Elles se « passent » sans doute de justification, mais une idée de progrès moral les justifierait très bien : quoi de plus édifiant par exemple que le texte : « L'honnêteté surréaliste 8 » ou encore la publication des écrits d'un casuiste imbécile 9? Qu'en fit? de compte, le travail pataphysique soit justifié par l'utilité, à la suite d'un calcul ou d'une absence de calcul de la part de ses travailleurs, me semble lui donner la force de ce qui mérite d'être reconnu d'utilité publique par les populations 10 et la faiblesse de ce qui possède les conditions d'un succès contrôlable. (A propos de calcul ou de préméditation, il est à remarquer—en passant—qu'il n'est possible qu'à partir d'un instant de spontanéité ou d'absence complète de calcul.) Je me pose cette question, car j'ai le sentiment que ce que vous pourriez communiquer, et que j'amerais sans restriction, ne correspond pas à la tendance d'une pataphysique appliquée. Telle que les vrais pataphysiciens l'entendent: au besoin, naítre, vivre et mourir pour elle, pataphisiquement...

A Bosmans, 27 mars 1959 : J'aime bien ce qui est « inutile », c'est-à-dire ce qui est nécessaire. Mais je dois vous écrire que l'inutilité pataphysique m'ennuie, tout autant que l'inutilité des cérémonies religieuses ou scientifiques. Le charme de cette inutilite-là m'échappe, vous l'avez constaté—et c'est un fait dont il est peut-être possible de se féliciter en tant que décidément indocte ou incompétent en pataphysique.

Au même, quelques jours plus tard: ... je ne suis pas « surréaliste » ni « cubiste » ni patacoique ce soit, quoique j'aie un faible assez fort pour les « écoles » dites cubistes et futuristes. Si j'étais vraiment un artiste peintre, j'hésiterais entre ces 2 disciplines. Si j'étais un intellectuel innocent je me contenterais du surréalisme, avec ce qu'il comporte en grande très grande partie de choses indifférentes. Quant au pataquoi que ce soit, je ne suis pas assez religieux pour avoir le culte en retard et en groupe de Jarry ou d'un autre grand homme.

A Blavier, 2 novembre 1959 : Si les adeptes du culte de la pataphysique vous en doivent de la reconnaissance ou du réconfort, j'avoue que mon incompétence en pataphysique m'empêche d'en juger sans erreur, Aussi, ne croyez pas à certaines réticences de ma part, alors qu'il ne s'agit que d'ignorance des valeurs que vous défendez avec un si chaleureux dévouement. Cf. allocution de A. Blavier, non publiée, au vernissage de l'exposition Magritte, Liège, Musée des Beaux-Arts, 14 octobre 1960.

A Bosmans, 26 janvier 1961 : Je ne puis douter que le monde soit une énigme (non pas une énigme à résoudre par quelque « discipline » que ce soit). Cette certitude ressemble à ce que le monde nous offre. Je dirais donc que les problèmes se posent à nous et non que nous pouvons poser les problèmes 11. Si nous les posons, nous avons l'illusion d'une liberté qui consisterait à faire le monde ressembler à ce que trous voulons. Alors que la liberté est de ressembler au monde. Les activités les plus stupides sont possibles grâce à la soi-disant liberté qui « décide » comment le monde doit être : par exemple le monde militaire ...

Le 21 Palotin 86 (vulgo, 10 mai 1959), le baron Jean Mollet, 1953, est élu Vice-Curateur du Collège. Magritte, qui a pu le frequenter au temps de Variétés, le traite, dans une lettre à Scutenaire datée de Saint-Mande, 17 mai 1948 de « crétin » et d' « ordure », ... lui qui était tout miel avec moi et qui raconte partout que « les pieds dans le plat 12 » ne conviennent pas à Paris. On note qu’une gouache de Magritte est intitulée: Ecriture du Baron Mollet.

En 1960, Bosmans écrit à Blavier: « René Magritte est à mon sens allergique à la science faustrollienne pour une seule raison : ne pas se « mêler » à autre chose que lui-même : ce que je ne pourrais faire mais que je trouve assez méritoire... Pour un question de FORME, de présentation, Magritte refuse resprit pataphysique. Il n'existe entre eux pas un fossé tellement vaste? »

Notes :

1. Cf. Jacques Scherer : Le « Livre » de Mallarmé, Paris, Gallimard, 1957. La source est à trouver in Jules Huret: Enquête sur l'évolution littéraire, Paris, Charpentier, 1891, p. 65.

2. Magritte écrit aux Scutenaire, 20 octobre 1953: Votre remarque d'hier m'ennuie car je ne sais pas si j'ai ou si vous avez raison. Qui tranchera la question? Il s'agissait de la nécessité « d'écriture » de répéter dans une phrase, un terme qui était sous-entendu au lieu de:

Il ne faut pas tenter de réduire, mais d'obtenir... vous voulez: Il ne faut pas tenter de réduire, mais il faut tenter d'obtenir.

Cependant la 1re forme étant différente de celle-ci:

Il ne faut pas tenter de réduire, ni d'obtenir...

le remplacement du mot ni par mais, me semble suffisant pour indiquer le sens de la phrase, sans qu'il soit nécessaire de faire une répétition?

Irine use de sous-entendus dans sa réponse [à l'enquête: Quel sens donnez-vous au mot Poésie?, voir: La Mort de Mallarmé ...], elle sous-entend des termes jugés inutiles... Elle ne renseigne pas non plus le lecteur ignorant du moi «Pchitt», elle sous-entend: exclamation employée dans la publicité des eaux gazeuses Périer..., etc. Puisque le sous-entendu n'est pas dédaigné dans vos oeuvres, pourquois le condamnez-vous dans les miennes? Qui tranchera la question? Dans le doute où vous m'avez mis, j’ai modifié mes oeuvres (La réponse d'Irine servira d'exergue à son recueil : La Corne de brune, Bruxelles, Brachot et Gutt, 1976.)

3. Voir : Je pense à de nouvelles recherches... et Le Sens du monde.

4. La Voix des pronoms, Rodez, Editions du Lampadaire, 1952, et Lustres, Albi, Editions de la Tête noire, 1953.

5. Marcel Béalu, poète et libraire, à l'enseigne paulhanienne du « Pont traversé », rue Saint-Séverin à Paris. Deux ministres de l'époque…

6. A cette époque paraissent les premiers « La Réalité dépasse la fiction », d'Albert Aycard et Jacqueline Franck.

7. Le 26 juin 1965, Magritte écrit à A. Blavier: Sans doute me faut-il vous informer de la Pauvreté— sinon d'un presque néant—de la documentation que vous demandez et que je suis incapable de conserver. . . il y a de rares exceptions, sans doute, par exemple un texte de Michaux dans le Mercure de France d'il y a quelques mois qui a pour titre : « En rêvant à des peintures énigmatiques ». Je l'ai conservé car il n'a rien qui ressemble à une nomenclature— dont je m’excuse envers les amateurs de nomenclature et de statistiques, je suis incapable définitivement de comprendre l'intérêt.

P.S. De toute manière, je ne pourrais pas vous « dépanner », n'étant pas dans un garage.

Il est possible que Magritte revienne sur cette expression qui lui déplaît, parce qu'il l'a retrouvée dans la lettre de Francis Poulenc publiée au catalogue de la vente au Palais Galliera, 4 juillet 1963 : Hommage à Valentine Hugo, vente à laquelle il participait personnellement avec une gouache: L'Ovation.

En rêvant à partir de peintures énigmatiques a paru in Mercure de France, décembre 1964, p. 585-599; — édition en volume, augmentée: Montpellier, Fata Morgana, 1972.

L'édition de Montpellier ne reprend pas la « rêverie » qui figure aux pages 588-589 du Mercure; « Sans fin des papiers peints. Sans fin la chambre banale qui en est tapissée, là où un enfant jouant avec des jouets mécano a eu la tête emportée, ou seulement l'oeil énucléé qui pend comme une pointe bic retenue à un ressort dans une banque ou un bureau de poste... Comme une flamme évadée d'un lointain haut fourneau qui viendrait calciner un bébé, espoir de sa famille bien pensante, bien sentante, objet de tendresse, maintenant calciné. Passons! » L'abandon de ce texte est peut-être dû a une intervention de Magritte en ce sens, qui écrit à Bosmans, 14 janvier 1965 : Les « sujets » dont parlait Michaux me sont autant inconnus qu'ils peuvent l'être pour vous. Je ne penserais pas à représenter un mécano, ni des soldats de plomb, dans un tableau qui montre un enfant qui joue (un jeu de construction serait peut-être possible). Il semble donc que Magritte ni Bosmans n'aient pas reconnu, à l'époque, dans le tableau inspirateur de Michaux: Le Maître du Plaisir... Magritte admet le jeu de construction, comme il a d'ailleurs parlé de « ciel en construction ».

Au début de 1942, Magritte écrit a Scutenaire : Je lis « Au Pays de la magie » c'est une révélation pour moi, je trouve que c'est un des plus beaux livres. Merci de me l'avoir renseigné. (Le recueil de Michaux porte, chez Gallimard, un achevé d'imprimer de novembre 1941.)

A Chavée, 5 septembre 1945, lui demandant des textes à reproduire en grand sur des panneaux pour l'exposition à la galerie La Boétie : Je compte que tu en auras au moins deux? A titre d'exemple voici un excellent texte qui pourrait servir si son auteur, Michaux, faisait partie de notre groupe:

IL LUI CRACHE
LE VISAGE
AU MUR

[in Au Pays de la magie, p. 197 de Ailleurs, Paris, Gallimard, 1948, qui reprend ce recueil. Le texte est : «il lui crache son visage au mur »].

L'Herne, n° 8, 1966, consacré à Michaux reproduit, p. 353, le portrait de Michaux par Magritte. Cf. aussi F. Caradec : Michaux et Magritte, la Tonus, n° 559, 11 juin 1973.

8. Par Marie-Louise Aulard, in Cahiers du Collège de’Pataphysique, n° 21, 22 Sable 83, p. 48-49.

9. Il s'agît du Père Antonin Diana, cf. ibid., p. 27-37.

10. Le Collège au contraire se faisant gloire d'une inutilité Publique reconnue

11. Le Pataphysicien professant que les problèmes ne se posent pas: ON les pose.

12. Les Pieds dans le plat, titre proposé par Magritte (cf‑ sa Carte' postale à Scutenaire, 9 mars 1948) pour la préface de celui-ci au catalogue de l'exposition « vache » de Magritte, Paris, Galerie du Faubourg, 11 Mai - 5 juin 1948 (W 305).

Magritte a rencontré le baron Mollet au cours du vernissage de celle exposition cf. la lettre précitée du 17 mai 1948. C’est au cours de la même exposition qu’Eluard avoua préférer « les Magritte d’antan », occasion du texte de Scutenaire publié pour la première fois, dans la traduction anglaise de Barbara Wright in Catalogue de l’exposition Magritte, Londres, Marlborough Gallery, 1973, p. 11-14, sous le titre: Down the years with René Magritte. Magritte avait coutume de désigner ce texte sous le tître: Les Images d'Epinal. Cf. Scutenaire : Avec Magritte (qui reprend Les Pieds dans le plat et Gloser ... ), p. 115.

Scutenaire a en outre publié pour cette exposition un tract inuité: Gloser à propos de l'exposition parisienne à Paris de René Magritte est prématuré. Allons-y donc! (W 305 b). Cette courte période est, de l'extérieur, souvent considérée comme un intermède sans grande signification, sinon l'intention de faire un pied de nez au « parisianisme » (cf. encore la lettre à Scutenaîre, 12 mai 1948, dans laquelle Magritte relate plaisamment le vernissage, citant Queneau, Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault, Labisse, Hugnet, Servranckx, et Georges Lambrichs qui lui non plus « n'aime pas la préface rapport au manqué de pensée » ... ).

Pourtant, retour de Paris, le 7 juin, Magritte confie à Scutenaire: C'est ma tendance : celle du suicide lent. Mais il y a Georgette et le dégoût que je connais d'être « sincère ». Georgette aime mieux la peinture bien faite comme « antan », alors surtout pour faire plaisir à Georgette je vais exposer dans l'avenir de la peinture d'antan. Je trouverai bien le moyen d'y glisser de temps à autre une bonne grosse incongruité. Et le 11 juin, au même, apres avoir proposé des titres pour d'autres « tracts roses » (couleur de Gloser ... ). La brosse à merde, Convention, L'idéal, etc., il écrit: J'ai appris que Picasso écrivait ses poèmes au W.C. (cabinet-chiotte). Cela pose un grave problème. A-t-il raison? En ce caca, les poètes qui écrivaient des vers à Buchenwald avaient raison aussi. (Le mot « raison » étant pris par respect.) Ai-je tort de renoncer à peindre comme il le faudrait? Toutes sortes de questions qui pourraient être des sujets de tracts... Voir aussi les lettres à Arnaud et Blavier, in: Le Langage pictural.


SOURCE: Magritte, René. Écrits Complets, éd. établie et annotée par André Blavier (Paris: Flammarion, 1979), pp. 357-360.


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